Terre

Vous pensez la connaître,

Mais nul n’en fait le tour,

Celle qui vous a vu naître,

Et valse chaque jour.

 

Elle est toujours à l’heure

Dans ses rondes continues,

Et ancre sa rondeur

Sur un axe tordu.

 

Elle vous donne sa chair,

Et jusqu’à ses enfants,

Vous étreint dans sa sphère,

Règne de ses géants.

 

Elle vous nargue et fascine,

Et est parfois ingrate,

Pour ceux qui l’imaginent

En fertile automate.

 

Elle est complexe et ronde,

Faite de chair et d’os,

Est aride ou féconde,

Sèche ou inondée d’eaux.

 

Avez-vous vu ses courbes ?

Avez-vous vu ses formes ?

Ici rien n’est carré,

Ici rien n’a de norme.

 

Quand elle tousse et jaillit,

Elle ferme la grande gueule,

Des vacanciers nantis,

Qui redoutent d’être seuls.

 

Elle est mille couleurs,

Et elle a tous les gouts,

Elle fait gravir les peurs,

Et soumet les gourous.

 

Elle tutoie les soleils,

Et les astres égarés,

Elle parle même aux abeilles,

Et aux désespérés…

 

Elle est bleue, rouge et rose,

Ocre et souvent verte.

Quand vous prenez la pose,

Elle a la gueule ouverte.

 

Elle engendre l’or piment,

Puis vous porte en son sein.

Elle enfante vos amants,

Pieux guerriers ou vauriens.

 

Je l’ai vu bien des fois,

Et je la crains toujours,

Elle n’a ni dieu ni loi,

Ni ami, ni amour.

 

Elle a des dents d’ivoire,

Et des mâchoires de loup,

De celles qui font pleuvoir,

Les glaciers en cailloux.

 

Elle porte dans ses reins,

Nos injures infâmes,

Nos malheureux destins,

La laideur de nos âmes.

 

Elle scintille au matin,

Sur les fleuves d’Asie,

Sous les rires enfantins,

Sur les plateaux de riz.

 

Elle peut rugir, gronder,

Mais de son corps fertile,

Naissent toutes les forêts,

Et le berceau des îles.

 

Des cascades de violence,

Aux jungles impénétrables,

De ses torrents qui dansent,

Aux sommets implacables,

 

De ses mers, ses lagunes,

A ses forêts de pierres,

De ces geysers qui fument,

Aux plus vastes déserts,

 

Elle écarquille mes yeux,

Dilate mes pupilles,

Comme un gamin heureux,

Aux iris qui brillent.

 

Elle est ma mère, ma sœur,

Tout autant que les vôtres,

Et porte ses rancœurs,

Pour expier nos fautes.

 

 

Ma mère

Ma mère, 
Tu m’as entendue rêver à des terres trop sauvages pour retenir tes larmes et trop lointaines pour me serrer plus longtemps contre toi.

 

Ma mère, 
Tu n’as pas pu maîtriser l’incendie qui dévorait mes yeux. Tu m’as regardée, impuissante, placer un à un les pavés de routes que je voulais miennes.

 

Ma mère, 
Oui, j’ai eu peur, j’ai tremblé, pleuré, j’ai douté, redouté même… Je me suis haïe de voir pousser mes ailes de nomade et d’être différente de ce que tu souhaitais.

 

Mais, ma mère, 
Je ne doute plus, je ne redoute même plus. Ma soif intangible ne peut se tarir des merveilles dont cette terre m’abreuve.

 

Ma mère, 
Si tu voyais ce que mes yeux voient…
Des cieux pourpres et parmes, des forêts vertes comme l’émeraude, des sourires qui illuminent des corps qui n’ont plus rien d’autre à offrir, des lagunes claires comme le Crystal, des pélicans qui me frôlent comme des anges gardiens et des volcans qui exultent de joie…

 

Ma mère, 
Si tu savais ce que j’entends… 
Des rires d’enfants qui me tendent les bras comme des béquilles quand mon cœur est trop lourd, des places qui bourdonnent comme des essaims, le bruit des vagues quand les chevaux sauvages s’y prélassent, l’eau, cette eau fracassante qui assourdit en chutant de si haut et qui ne se tarit jamais…

 

Ma mère, 
Si tu savais ce que je sens…
L’odeur de la terre après la pluie, celle de l’iode quand la brise vient sécher ce que j’ai emporté de son gout salé. L’odeur des épices, du bois et des fleurs qui poussent par bouquets dans ma tête.

 

Ma mère, 
Si tu savais ce que mes pieds foulent…
Des déserts ondulants comme des mers déchaînées, des terres arides, des amas de lave et parfois rien, lorsque l’océan devient abysse.

 

Ma mère, 
Si tu savais ce que je goute…
Des fruits au nom imprononçable, les joues de précieux amis que j’embrasse quand l’heure du départ arrive trop tôt, la sueur qui a un gout de victoire lorsque mon corps s’obstine dans la boue et que mes pupilles distinguent à peine le sud. Le gout de la liberté que je mastique longuement pour en savourer l’essence.

 

Ma mère,
Maintenant tu sais, 
Tu sais ce que je sens et éprouve, dans ma chair, et mes os.
J’ai pleuré devant les rizières de Sapa, devant les enfants des rues de Manille et les torrents du Rio Claro. 
J’ai dansé, j’ai ri, j’ai vu l’astre de feu se lever sur mes pieds enfouis sous le sable encore frais. 
J’ai parlé des langues dont j’ignore le nom, j’ai sauté dans les vagues de Montezuma au petit jour, bercé des enfants et joué avec des chiens sans race.

 

Je suis devenue celle que l’on juge parfois, celle qui ne pense ni à hier ni à demain et que les touristes devisagent, celle qui n’a de cesse de bouffer le monde, de toute son incandescence.

 

J’ai appris à donner sans limite jusqu’à parvenir à ce point, ce Graal, cet état de bonheur absolu qu’est la liberté sans entrave et le non jugement. Cet état où le partage conjugue ses vertus à celles de la solitude, celui où l’on a plus peur, ni de soi ni des autres. 
Celui où les étiquettes volettent comme les brindilles d’un feu de camp et où il ne reste plus que les âmes et l’émerveillement.

 

Si tu écarquilles les yeux, tu verras aussi, 
ma mère.